La crise sanitaire nous l’aura prouvé : le besoin d’espace est primordial. Dans des villes peuplées et bruyantes comme Paris, les habitants se retrouvent souvent les uns sur les autres dans la plupart des actes de leur vie quotidienne. Une bulle d’air s'impose pour s'aérer loin de la foule et parfois couper du télétravail et de la vie familiale. Une solution pourrait changer la vie des citadins : les toits-terrasses.

Réinvestir les toits

L'accès aux toitures d'immeubles améliorerait le vivre en ville à tout moment de la journée, de l'année et a fortiori en période de confinement. La pandémie liée au Covid-19 a montré les limites des grandes villes denses. Leurs carences en matière de bien-vivre et de lien à la nature sont d'autant plus palpables lorsque l'espace de vie est réduit à l’appartement, souvent d’une petite surface. D'ailleurs, pendant le confinement, plus d'un s'est mis à investir la toiture de son immeuble plus ou moins aménagé à cet effet.

Qui dit ville, dit immeubles, et donc toits, parfois même aménagés. Autant d’espaces disponibles et utilisables. Il y a certes une tendance en ce sens avec l'émergence croissante de rooftops, de jardins-potagers ou encore de terrains de sport en toiture. Carolina Foïs, architecte paysagiste, et Christine Hoarau-Beauval, historienne de l’urbanisme documentent, dans un récent ouvrage, les différentes destinations des toits aménagés en France et à l'étranger. Ils peuvent être à visées récréatives, productives ou publiques. Si de tels projets ont le mérite d’exister, n'est-il pas temps et même indispensable de permettre l'accès aux toitures sans autres finalités que de simplement laisser l'habitant y prendre l'air ?

S'évader et se relier aux éléments

D'ailleurs, ces besoins d'espace et de liberté sont des besoins en tant que tels. La preuve : en vacances, le citadin est généralement à la recherche de grands espaces et d'horizon. Il regoûte au plaisir de voir le ciel, les étoiles, un lever ou un coucher de soleil - autant d'éléments cachés en ville par la verticalité et la densité des constructions. La vie y va à toute allure pour un citadin qui avance, tête baissée dans sa course contre la montre.

A l'étranger, par exemple au Maghreb, au Proche et au Moyen-Orient ou encore en Asie, des pays ont su faire des toits des lieux de vie à part entière pour s’aérer, se balader, papoter avec l'entourage ou les voisins, faire sécher son linge, manger ou encore jouer. Certes, les conditions climatiques favorisent l'aménagement des toitures plates dans ces pays dont les enjeux d'évacuation d'eau de pluie diffèrent. Mais, c'est à se demander si le coût du risque (accessibilité, sécurité, étanchéité) associés aux toits-terrasses n'est pas payé un peu trop cher par le citadin français avec cette restriction de circuler et de prendre de la hauteur.

Faire vivre les toits-terrasses existants

Alors que peut-on faire dans les zones urbaines denses françaises ? Déjà, informer les habitants d'un immeuble de l'existence d'un toit-terrasse lorsqu'il est accessible et sécurisé. Gersende raconte comment elle a découvert par inadvertance l'existence du toit-terrasse de l'immeuble parisien où elle a vécu en couple, pendant sa vingtaine. « Après quatre années dans ce studio, j'ai aperçu quelqu'un sur la toiture par le reflet de la fenêtre de l'immeuble d'en face ! ». Le couple a fini par y avoir accès, en profiter et faire profiter l'entourage. Déjà adolescente, Gersende s'amusait à repérer et accéder aux toitures aménagées d'immeubles en sonnant aux interphones avec une amie. « Des architectes conçoivent des toitures aménagées, ce n'est pas pour rien ! », lâche-t-elle.

En ville, les toits-terrasses non aménagés semblent légions. Il serait judicieux de les sécuriser et de les rendre accessibles. Les toitures des récentes constructions hébergent généralement de nombreuses tuyauteries d'évacuations (VMC, sanitaires, rejets des commerces proches, etc.) sans que l'espace disponible soit aménagé pour le plaisir de l'habitant d’y circuler.

Réaménager les toitures

Lors d'une expédition sur la toiture d'un récent bâtiment basse consommation (BBC) aux Lilas, locataires et propriétaires se sont mis à rêver au potentiel que recèle l'immense espace d’environ 500m2 disponibles (sur près de 1300 m2 de surface totale occupés par les tuyauteries). « Elle ne serait pas belle la vie ici avec un transat, au soleil, tranquille ? », lance Mickaël, propriétaire résident. Le rêve pourrait-il devenir réalité ? Hélas, c'est peu probable.

Les toits-terrasses ne sont, bien souvent, pas conçus en termes d’accessibilité et de sécurité pour y recevoir les habitants, ce qui soulève donc la question du coût, de l'initiative et de la gestion de projet.

« Pourtant, ça n'aurait pas forcément coûté beaucoup plus cher de le prévoir en amont, lors de la construction de l'immeuble », estime Anselme, propriétaire et membre du conseil syndical. Un escalier d'accès ainsi que des garde-corps aux abords du toit et des installations d'évacuation auraient permis de sécuriser la structure. Cette inaccessibilité n'a pourtant pas empêché Mickaël de s'y rendre pendant le confinement à l'aide d'une échelle placée sur son balcon du dernier étage.

Des lieux de convivialité et de liberté

D'autres aussi ne se sont pas privés de grimper sur des toits, même non-aménagés. C'est le cas de Claire, trentenaire qui a vécu sept années dans une chambre de bonne de 11m2 en immeuble haussmannien à Paris (12eme). Elle a investi le toit en pente à ces risques et périls. « C'était facile d'y accéder : il y avait une échelle et une trappe, toutes deux non verrouillées ; j'ai essayé et j'ai réussi. » Elle a recommencé en intégrant le risque d'une telle démarche. Elle s'est d'ailleurs liée d'amitié avec un voisin photographe qui montait lui aussi sur le toit et l'utilisait notamment comme studio photo.

Comme Gersende, le toit a offert à Claire liberté, espace et convivialité. Les deux trentenaires aujourd'hui rapportent la sensation de liberté ressentie, surtout en tant que femme, d'avoir un espace à soi à l'extérieur « sans se faire alpaguer » comme ça peut souvent être le cas en pleine ville.

Enfin, côté nouvelles constructions, la question de la sécurité d'accès et d'usage des toits-terrasses est gérable par l'aménagement du site, la sensibilisation et l'organisation. Des acteurs de la construction l'ont fait. C'est le cas, par exemple, du projet immobilier « Natur'boissière » d'une centaine de logements, livrés début 2021 à Noisy-Le-Sec. La toiture est accessible selon des horaires (de 8h à 20h environ). « Il n'y a pas eu de problèmes pour l'instant », rapporte Christelle, propriétaire résidente, pour qui l'accès au toit-terrasse a pesé dans la balance de son projet d'achat immobilier. « C'est pratique, quand je n'ai pas envie de sortir de chez moi et être confrontée aux nuisances de la ville, il me suffit juste de monter ». Elle y admire la vue au calme. L’espace a d’ailleurs accueilli la première fête des voisins de l'immeuble. Somme toute, la toiture serait le nouveau lieu commun où l'informel viendrait nourrir la vie urbaine.