Depuis quelques années, et encore plus depuis la crise sanitaire, la logistique à vélo fait son échappée belle. A côté de la jungle des livreurs de plats cuisinés, le jeune écosystème de la cyclo-logistique, vraie solution en termes de transport décarboné, se développe. En attendant de se structurer

Esclavagisme ! Retour au moyen-âge, à l'âge de pierre ! En novembre 2020, la livraison de 6 tonnes de pavés par vélo-cargo à Strasbourg déchaîne les commentaires sarcastiques et agressifs sur les réseaux sociaux. "C'était une polémique d'autant plus ridicule, s'exclame Philippe Genty, que les pavés étaient déchargés avec une grue, embarqués sur la remorque flexi-modale du vélo, directement avec leur palette, sans aucun effort !" Car, comme l'explique l'ébéniste à vélo, porte-parole de l'association nationale Boîtes à vélos, la cyclo-logistique n'a rien de rétrograde, bien au contraire.

Il faut d'abord bien faire le distinguo entre les livreurs des plateformes globalisées d'un côté et les transporteurs de la cyclo-logistique ou les artisans à vélos de l'autre. Les premiers sont des travailleurs précarisés, payés à la tâche et au lance-pierre, contraints parfois d'utiliser des vélos en libre-service avec le compte d'un tiers. Bref, l'esclavagisme. La seconde catégorie souffre de cette image dégradée mais c'est bien elle qui est en train de transformer la logistique urbaine au profit de la fluidité de la circulation et de la qualité de l'air.

La logistique : une question minorée mais cruciale


La question de la logistique est loin d'être anecdotique : aux traditionnelles livraisons du grossiste vers le détaillant (le B2B) s'ajoute l'explosion des livraisons vers les consommateurs (B2C). Selon le ministère de la transition écologique, « l’e-commerce croît de 33 % par an et l’ensemble des flux logistiques des entreprises vers les consommateurs représente désormais 20 % des flux de marchandises en ville, avec une croissance annuelle de 8 à 10 %. » Au total, « en France, le trafic des véhicules utilitaires légers a augmenté de 57 % depuis 1990, avec des émissions de GES en augmentation de 38 %. À Paris, si le transport de marchandises ne représente que 15 à 20 % du trafic, il représente 25 % du CO2, 35 à 45 % des oxydes d’azote et 45 % des particules fines générés par le trafic routier. »

Avec la crise sanitaire, la tendance à tout se faire livrer à domicile s'est encore accrue à tous les âge de la vie : 90 % des 15-79 ans commandent aujourd'hui en ligne. Mais il y a un double effet Covid puisque le vélo, lui aussi, connait un essor sans précédent qu'il s'agisse du déplacement des personnes ou du transport de marchandises. "L'essor est phénoménal depuis la crise sanitaire et pas seulement en milieu urbain, renchérit Philippe Gentil. Depuis 2020 on compte 20 % de plus d'entreprises en cyclo-logistique, pour beaucoup ce sont des auto-entrepreneurs (et souvent des femmes) qui s'organisent en coopératives pour travailler de façon vertueuse, loin de la logique des plateformes."

Un jeune écosystème en plein foisonnement

"L'écosystème de la logistique urbaine se caractérise par la diversité de ses acteurs, explique Juliette Berthon qui travaille auprès de Sonia Samadi à la direction du Développement et de l’Innovation à la Sogaris. Il y a des entreprises en transition avec par excellence La Poste et des pure players avec une diversité de modèles économiques. Il y a aussi les constructeurs (une trentaine en France !) l'entretien et la maintenance, le conseil d'achat (un vrai enjeu) et les associations, les flux et les objets urbains.”

L'efficience du transport à vélos se situe dans un rayon de 10 kilomètres environ. Pour développer un maillage de sites logistiques de proximité, il faut regarder comment la logistique s'organise spatialement dans la ville et ne pas créer de nouveaux conflits d'usages avec une démultiplication des flux. La Sogaris intègre la cyclo-logistique dans les plateformes qui occupent souvent des délaissés urbains.

L'enjeu, précise Juliette Berthon, est également de développer une approche foncière différente pour intégrer la logistique à l'échelle des programmes immobiliers. "L'échelle communale est très importante notamment dans la planification de pistes cyclables adaptées à la giration, mais la vision politique est favorable".

Une solution écolo qui fait consensus

Pour Francisco Luciano, membre du Shift Project et créateur du groupe Cycle Logistics sur LinkedIn (une mine d'informations qui compte plus de 2500 abonnés dans le monde) les pouvoirs publics ont en effet leur rôle à jouer pour les infrastructures (pistes cyclables et places de livraison notamment) et la création de hubs, espaces de distribution urbains. Pour lui, le modèle de la subvention, simple mais peu favorable à la consolidation d'un modèle économique, n'est pas l'outil le plus pertinent. Le prêt de vélos cargos, pour en tester la performance, s'avère plus efficace tant le taux de conversion est impressionnant. "La dimension symbolique est importante aussi, poursuit-il, les mots comptent. On commence à assimiler "vélo" et "véhicule". Il y a seulement 3 ou 4 ans, on n'entendait pas parler de cyclo-logistique, maintenant le mot est reconnu de tous bords comme une solution sérieuse."

Car en effet, la cyclo logistique - la réduction des pollutions atmosphérique et sonore, ses bénéfices en termes de santé publique - fait aujourd'hui consensus, ce qui n'est pas si courant dans le paysage politique. Et le secteur n'a pas fini de se développer. L'association Les boites à vélo recense - hors plateformes de livraison de repas - 109 entreprises de cyclo-logistiques en France. 25 % ont été créés depuis le "premier confinement", 20 % comptent entre 10 et 49 salariés car dans la moitié des cas, les livreurs et livreuses sont salarié.e.s. De nouveaux véhicules - intermédiaires entre le vélo et la camionnette électrique légère – sont inventés chaque jour. Le vélo-cargo transporte tout, de l'armoire normande au chauffe-eau de 300 litres. On roule tranquille à 25 km/h pendant près de 4 heures sans émettre de CO2…  Alors, fini l'esclavagisme ? Souriez, vous être livré ? Il s'agit, comme souvent, d'un choix de société.