Une ville qui sentirait bon l’herbe mouillée après la pluie, où l’on cueillerait des fruits sur l’arbre au détour d’une promenade, une ville vivante, reconnectée au grand cycle de l’eau. Tout le monde en rêve et pourtant… Pourquoi est-ce si difficile de se débarrasser du bitume et des dalles de béton ?

La renaturation des sols urbains n’offre que des avantages. Sur le plan écologique, les bénéfices sont innombrables : atténuation des îlots de chaleur, réduction des nuisances sonores, absorption des polluants atmosphériques, augmentation de la biodiversité, alimentation des nappes phréatiques… Sur le plan de la sécurité, elle permet de réduire le risque d’inondation lors des épisodes climatiques extrêmes tout en évitant les pollutions des milieux aquatiques liées aux trop-pleins des eaux de ruissellement. Enfin, sur le plan sociétal, le bilan est là encore archi-positif, il suffit de regarder un espace vert et arboré pour sentir ce qu’il offre d’agréments dès le premier rayon de soleil venu.

Le constat est donc unanime : il faut désimperméabiliser les sols de nos villes, intégrer la pluie à l’écosystème urbain au plus près de l’endroit où elle tombe. Alors que les enjeux d’hier étaient d’évacuer toutes les eaux hors des villes, la tendance s’est aujourd’hui inversée au profit de la gestion à la parcelle et de l’objectif zéro rejet. Lyon a lancé, dès 2018, son projet Ville Perméable. Au printemps 2020, le CEREMA a publié une série de fiches pratiques consacrées à la renaturation des sols. A Paris, le Plan ParisPluie est désormais annexé au Plan Local d’Urbanisme et s’applique à tous les projets de construction ou d’aménagement.

Sous les pavés, les blocages

Pourtant, même si balcons et terrasses se végétalisent, même si l’on plante consciencieusement quelques arbres pour chaque projet urbain, force est de constater que nos espaces publics restent imperturbablement imperméables. Et si la littérature disponible sur le sujet évoque à l’envi les atouts écosystémiques de la désimperméabilisation, elle soulève beaucoup moins volontiers la question des obstacles à surmonter.

La nature des sous-sols est un premier obstacle : l’argile, imperméable, n’est pas favorable à l’infiltration alors que le gypse, trop soluble, risque de déstabiliser les terrains. La présence de nappes phréatiques augmente le risque d’inondations, celles d’anciennes carrières celui d’effondrement… Sans parler de la pollution des sols susceptible de se diluer et d’essaimer sous l’effet de l’infiltration des eaux pluviales.

Ces obstacles sont de taille mais n’excluent pas forcément les possibilités de renaturation et la requalification de friches industrielles est, à cet égard, riche d’enseignements. Le projet DésiVille, coordonné par Cécile le Guern du Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM avec le CEREMA, le CRENAU, l'Université Gustave Eiffel, OTEIS, et Nantes Métropole Aménagement) vise précisément à intégrer les enjeux environnementaux dans les stratégies de désimperméabilisation en proposant outils et méthodes d’aide à la décision. Ce programme de R&D démarre en octobre et durera 2 ans.

L’encombrement des sous-sols urbains par les réseaux peut également se révéler un casse-tête. Sous nos pieds se déploient quantité de réseaux - eau, gaz, électricité, fibre optique - qu’il convient d’entretenir et qui ne se marient pas très bien avec les grands systèmes racinaires du végétal.  La modélisation en 3D des sols et sous-sols avec les infrastructures enterrées est encore balbutiante indique Cécile le Guern qui résume la situation : « Il y a une prise de conscience du besoin, elle est encore récente et l’on est encore en phase de recherche de financements pour créer les outils ».

Bouleverser les habitudes

Si j’écoutais les élus, je mettrais des arbres en plastique au lieu de planter des vrais” nous confiait récemment un aménageur public. Car oui, quand les feuilles tombent à l’automne, on doit les ramasser à la pelle. Les municipalités peuvent décider d’un investissement mais rechignent à adopter une nouvelle ligne de coûts de fonctionnement. La question des coûts serait donc un frein mais, comme le souligne l'agence d’urbanisme de l’agglomération de Marseille (AGAM), « les retours d’expérience montrent que les systèmes d’infiltration ne sont pas plus onéreux que les systèmes classiques. La gestion alternative des eaux de pluie se traduit même le plus souvent par une baisse des coûts. » Et, de fait, on supprime bien plus qu’on ajoute, La désimperméabilisation s’apparenterait donc à une stratégie d’aménagement low-tech. Réseau souterrain, ouvrage de stockage, grille, caniveau ou bordure séparatives deviennent inutiles précise l’AGAM qui identifie ainsi de nombreux coûts évités.

Un autre obstacle – et non des moindres – est humain et organisationnel. Dans les projets urbains, un ouvrage de gestion des eaux pluviales, jardin de pluie par exemple, entre en service dès lors qu’il est aménagé, avant la fin de la phase chantier, ce qui bouleverse bien des habitudes. Au sein des collectivités, ce qui appartenait à la ligne budgétaire de l’assainissement se retrouve pris en charge par le service des espaces verts. Pour les copropriétés, le jardin de pluie, mal entretenu, devient marécage ou terrain vague…

L’intrication des compétences complique les procédures. Anaëlle Huet le souligne dans son mémoire de fin d’études à l’Agrocampus Ouest : « Si par le passé les questions de gestion de l’eau, gérées en tout-tuyau, ne concernaient que peu d’acteurs, aujourd’hui on constate un foisonnement d’acteurs et territoires s’en emparant : communes, EPCI, syndicats, CLE, district hydrographique, syndicat de SCOT ». C'est l'ensemble des acteurs de la ville - aménageurs, promoteurs, maîtres d'œuvre, entreprises, et bien sûr, les habitants – qu'il faut sensibiliser et impliquer simultanément pour qu’enfin la désimperméabilisation coule de source.