Peut-on viser la souveraineté numérique sans s'intéresser de très près aux usages dans les collectivités locales et les autres administrations ?

C’est un peu le graal du moment (avec le blanc de Meudon) : la souveraineté numérique est au cœur des discours, des ambitions et des débats. Dans un rapport récent (et remarquable), le Conseil de l’IA et du numérique préconise la “reprise en main de notre autonomie numérique par les couches basses” : les expert·es proposent une stratégie de conquête via les protocoles, standards, infrastructures et briques techniques fondamentales, en l’adossant à de nouvelles coopération entre secteur public, secteur privé et communs numériques.

Dans le contexte géopolitique actuel, marqué par le retour de la guerre en Europe et par des dépendances croissantes à des technologies dont la maîtrise et l’accès sont soumis à des acteurs étrangers de plus en plus puissants, il paraît légitime de mettre la maîtrise des fondations techniques sur lesquelles reposent nos activités numériques au cœur de nos préoccupations. Mais une telle maîtrise domestique des infrastructures suffirait-elle à produire notre souveraineté numérique ? Le rapport de la commission d’enquête de l’Assemblée nationale sur les dépendances et vulnérabilités numériques de la France pointe par exemple ce paradoxe : à quoi bon héberger des centre de données en France si c’est à l’usage pricipal des GAFAM ?

Quand on va au contact des petites collectivités locales pour leur parler de numérique, il est avant tout question d’usages très concrets, du quotidien : maîtriser son nom de domaine, gérer ses mots de passe de façon pratique ET sécurisée, partager un document, gérer les messageries du maire et du secrétariat, diffuser de l’information aux usagers, sécuriser quelques données sensibles, gérer la cantine et le cimetière...et faire tenir l’ensemble avec peu de moyens financiers et parfois des compétences manquantes.

Or, la plupart de ces besoins sont aujourd’hui couverts par des solutions propriétaires opérées et vendues par quelques éditeurs de logiciels dont, pour bien des usages, les GAFAM. L’habitude, la force de vente de ces acteurs, l’absence d’alternatives identifiées ou accompagnées, conduisent à cette situation qui, au-delà d’avoir un coût non négligeable pour les collectivités, présente des risques évidents en matière de dépendance.

Projeter une souveraineté numérique par le seul truchement de l’infra technique ne suffira pas : elle doit être aussi envisagée du point de vue des usages. Que fait-on d’une infrastructure souveraine si elle est ni comprise, ni adoptée, ni maintenue par celles et ceux qui sont censés l’utiliser ? Au-delà de l’existence d’un numérique souverain, on vise son usage - la seconde étant autant une condition de la première que l’inverse : le numérique souverain existera parce qu’il sera utilisé, compris et transmis dans le temps.

Entre infrastructures et usages, une grande variété de médiations conditionnent la réussite ou l’échec des stratégies numériques : des métiers, des organisations, des formations, des accompagnements, des communautés, des capacités d’expérimentation, des pratiques de maintenance, de la documentation… Comment rendre effective la souveraineté dans ces espaces ? Qui pour accompagner les agents dans les choix et la montée en compétence ? Comment financer les migrations ? Comment rendre autonomes les petites équipes dans des choix éclairés ? Comment garantir une continuité dans la mise en offre l’échelle locale de ces services ?… Ces questions paraissent moins stratégiques que celles qui portent sur les “couches basses”, elles nous paraissent pourtant décisives. Car au fond, lorsque l’on parle de souveraineté numérique, c’est d’abord d’autonomie dont il est question, à différentes échelles.

Il faut aussi parler de l’éléphant au milieu de la pièce quand on parle d’usage et d’adoption de services numériques : l’expérience utilisateur. À force d’utiliser quotidiennement les services des grands acteurs du numérique, agents publics comme citoyens développent des attentes fortes en matière de simplicité, de fluidité et de qualité de service. Une solution souveraine aura beau être techniquement exemplaire, elle peinera à être adoptée si elle est difficile à prendre en main, peu fiable ou mal intégrée aux contextes et pratiques existantes.

Finalement, la question qui se pose est celle d’une souveraineté soutenable - ce qui ouvre autant de controverses que d’objectifs de soutenabilités : est-ce qu’un monopole technologique privé européen est soutenable ? Est-ce que des choix technologiques qui ne sont pas débattus démocratiquement peuvent être soutenables même s’ils sont parés des atouts de la souveraineté ? Que vaut une IA souveraine si elle est aussi peu sobre en énergie et en ressources que les autres ?

Il y a deux choses dont nous sommes certain·es : la souveraineté ne se décrète pas et aussi critique qu’elle soit pour l’avenir, sa poursuite mérite d’être articulée à l’attention portée aux autres soutenabilités.

A défaut, les histoires recensées dans le Journal de nos indépendances numériques pourraient bien quitter la fiction pour envahir nos territoires, nos lieux de travail et nos vies quotidiennes.

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