Sophie Rosso a officié au cabinet de Jean-Louis-Missika à la Ville de Paris. Elle est maintenant chez Redman. Pendant une partie de l’été, tous les mardis, elle nous raconte sa vie de péri-urbaine entre Aix et Marseille.

Chapitre 3

L’actualité dramatique des feux de forêt nous a amené à traiter cette troisième chronique sous un prisme bien particulier : celui de la nature et du rapport à la nature que nous avons (re)découvert en déménageant. Avec cette question : que signifie vivre « au milieu de la nature » dans un secteur artificialisé par les routes, ls autoroutes, les centres commerciaux et les lotissements, dans une des métropoles les plus peuplées d’Europe ?

Entendons-nous sur les termes : la nature dont nous parlons n’est pas la « nature spectacle », protégée pour ses (grandes) qualités esthétiques : les Calanques de Marseille, les pentes de la Sainte Victoire... Il s’agit au contraire de la nature la plus simple et la moins spectaculaire, celle du quotidien, celle littéralement du « bout de la rue ». Ici, ce sont les constructions qui s’immiscent dans les interstices de la nature et non le contraire. Rien qu’à regarder les cartes IGN (voir la précédente chronique), on voit que le vert défend envers et contre tout sa dominance territoriale, malgré les coups de pioche et autres dangers qui le guettent. Ici, la nature constitue encore une perspective.

Nul besoin d’aller jusqu’à Bouc Bel Air pour faire cette expérience du quotidien. La fascination que Marseille exerce sur certains est largement due à ce « bout de colline » ou à « cet horizon de mer » toujours loti dans un coin de rue, autant que l’herbe folle et sans qualité, qui parvient toujours à percer le béton.

Pour l’habitant du péri-urbain, la nature est une donnée du quotidien. Il cohabite avec elle dès son plus jeune âge, au même titre qu’il cohabite avec ses congénères. La nature est un élément à part entière, dont les agressions (feux de forêt, pollution...) impactent directement l’habitat humain. Cette écologie du quotidien entraîne ou devrait entraîner un respect de la nature dans sa version « sauvage », et une acceptation de la nature non domestiquée.

Une anecdote est révélatrice : à notre arrivée à Bouc Bel Air, en interrogeant le précédent locataire de la maison où nous avons posé nos valises, je lui demandais « où se trouve l’aire de jeux pour enfants ? ». Question évidente pour un couple parisien parent de deux enfants, mais qui a semblé totalement incongrue ce jour là dans la discussion. Gêné car incapable de répondre, notre interlocuteur finit par rétorquer « il y a la colline au bout de la rue. C’est là que mes filles vont jouer. D’ailleurs, je ne me suis jamais posé la question ». A notre tour de réaliser l’absurdité de la question que nous venions de lui poser.

L’école maternelle des Pins, la bien nommée (intéressant de noter que la pelouse synthétique a tout de même fait son apparition pour des problèmes d’eau et d’acidité du sol)

Il ne s’agit non plus de voir uniquement le côté merveilleux de la chose. La nature court ici deux risques : ceux qui à force de la protéger, la muséifient. Ils en font un nouveau lieu de tourisme et de surexploitation. Et à l’inverse, ceux qui, sans doute aveuglés par tant de beauté, n’ont aucune aversion à la souiller. Ici les « communs négatifs » (1) sont malheureusement légions, à commencer par les déchets surabondants sur les abords des routes. Qu’il s’agisse d’une compétence métropolitaine (ce qui est le cas actuellement) ou d’une compétence de la  collectivité locale (qui pourrait revenir), il est absurde de penser que la puissance publique puisse gérer seule cet enjeu (Bouc Bel Air a une superficie de 21,75 km2 / soit seulement cinq fois plus petite que Paris). Les actions de nettoyage de la nature par la société civile se multiplient, mais elles ne sont qu’un cache misère par rapport au problème majeur de la production de déchets ménagers et déchets industriels. C’est à la source qu’il faut gérer cette question.

Les enfants mis à contribution pour nettoyer les abords de route : vocation pédagogique mais aussi « cache misère » pour lutter contre l’incivisme

Pour finir, formulons une hypothèse et une proposition. La grande majorité des enquêtes fait apparaître le « désir de la maison individuelle », qui expliquerait l’exode hors des villes, et nous condamnerait à un étalement urbain à outrance pour répondre à ce désir. Nous posons l’hypothèse que l’exode naît non pas de ce désir mais du « besoin de nature » et que le jardin individuel n’en est qu’une forme appauvrie, dans une logique de jouissance à l’inverse du collectif.

Dès lors, pour introduire de la densité dans ces territoires, et des formes d’habitat collectif, travaillons sur le rapport à la nature, la densité, les paysages pour concevoir des imaginaires nouveaux, qui concilient à la fois les aménités du logement collectif et le plaisir d’un rapport à la nature plus sain et moins utilitaire. S’il est un territoire où l’on peut bien imposer les perspectives et les vues comme un droit, tels que le proposent Cynthia Fleury et Antoine Fenoglio dans la charte du Verstohlen (2), c’est bien le péri-urbain, moins contraint dans ses formes bâties et ses hauteurs que la ville dense.

1 Le théoricien Sabu Kosho définit ainsi les communs négatifs : « plus les sociétés capitalistes se développent, plus elles perdent leur capacité à recycler ce qu’elles produisent en excès, reléguant ainsi le négatif au domaine de l’invisible – l’air, l’océan, le sous-sol, les territoires économiquement inférieurs ». Pour plus d’informations, lire l’article https://www.socialter.fr/article/la-gestion-solidaire-des-communs-negatifs-ces-dechets-non-recyclables-1

2 La récente Charte du Verstohlen de Cynthia Fleury et Antoine Fenoglio fait apparaître dix points « non négociables qui paraissent évidents mais qui ne le sont plus » : cela va du silence à la santé en passant par le droit « d’accéder à une vue », soit un paysage et un horizon à regarder auquel chacun devrait avoir droit.

Chapitre 2

Février 2021. Nous voici arrivés à Bouc Bel Air, commune de 14 000 habitants, dans la métropole d’Aix-Marseille. Choix motivé par la proximité du lieu de travail, l’accessibilité à vélo, et par la relative proximité de la gare patate TGV.

Pour ceux qui ne la connaissent pas, la métropole d’Aix-Marseille est quatre fois plus étendue que la métropole du Grand Paris, et presque douze fois moins dense. Dans cette grande tâche métropolitaine, apparaît Bouc Bel Air, à 10 km d’Aix-en-Provence et 20 km de Marseille.

La ville est plus connue pour son Décathlon village, que pour son village historique (pourtant non dénué de charme). Elle pâtit d’une image de « banlieue dortoir », mais aussi de son passé (et présent) industriel, encore très inscrit dans le paysage. Il faut dire que la proximité de la plus grande cheminée industrielle de France (Gardanne), l’une des usines les plus polluantes (Lafarge), et l’usine de boues rouges (bauxite), ne cadrent pas complètement avec le village provençal de carte postale. L’histoire de Bouc Bel Air (BBA) illustre plutôt celle de l’étalement urbain des trente glorieuses : la cartographie est un continuum de « tâches », entrecoupées parfois par la nature, parfois par les (imposantes) infrastructures humaines.

Battons dès cette première chronique une idée en brèche : habiter le péri urbain ne signifie pas automatiquement vivre en lotissement, ni même en maison individuelle, et les formes architecturales, faute la plupart du temps d’être de qualité, sont néanmoins multiples. En dehors du noyau villageois, c’est d’ailleurs cette multiplicité qui choque en premier l’œil de l’esthète urbain, habitué à l’harmonie et l’alignement des façades haussmanniennes.

Co-existent ainsi des résidences d’habitat collectif, de semi collectif, et de bâtiments de trois étages en plein essor. Cette densité moyenne est politiquement plus « acceptable » (on parle d’ailleurs ici très rarement d'« immeuble », on dit poliment qu’on habite « en appartement » ou « dans une résidence »), car fréquemment constituée de maisons individuelles, qui peuvent être disposées soit « en bandes » soit isolées. Tout cela se mélange dans un grand maëlstrom. Sans ligne directrice ni principe d’aménagement, qui résulte du découpage cadastral, des cessions successives. Car c’est bien cela le problème : l’aménagement du territoire a longtemps été l’apanage des acteurs privés, selon des logiques foncières totalement spéculatives, et avant l’émergence de grands plans guides, des SCOT, des PLU, et maintenant des PLUi. Bouc Bel Air a ainsi fait la fortune de lotisseurs peu scrupuleux de la qualité du bâti et d’une écriture architecturale réduite à peau de chagrin.

Finalement, la ville est plus un ensemble de quartiers discontinus, qu’une ville selon la définition admise de continuité du bâti. Cela présente néanmoins des qualités indéniables trop peu mises en exergue. En effet, hormis le « centre » historique, qui présente l’habituel triptyque hôtel de ville / église / police, les quartiers environnants s’établissent autour d’un noyau commercial (quatre ou cinq boutiques), comprenant parfois un centre médical d’urgence, agrémenté d’un groupe scolaire. Ainsi, cette géographie permet à chacun, sur le papier, de se rendre à pied ou à vélo dans les aménités essentielles. Mais dans les faits, l’éloignement des lieux de travail entraine une utilisation quotidienne de la voiture (les parents couplant en voiture à heure fixe : trajet des enfants à l’école + trajet vers leur lieu de travail). Cette utilisation quotidienne de la voiture est donc à la fois le fait des distances significatives pour se rendre sur les lieux de travail, de l’absence de trottoirs et de voies douces (quand bien même il existe des services de proximité accessibles à pied ou à vélo). Il s’agit ici d’un premier « réservoir d’évolutions des usages » qui serait facilement activable, à faible coût pour la collectivité, et à condition d’une évolution collective des usages, voire des mœurs...

Chapitre 1

Pour beaucoup, faire le choix du péri-urbain est synonyme d’égoïsme, d’inconscience écologique, de France moche. C’est pourtant le choix que j’ai fait il y a un an et demi en quittant Paris pour la métropole d’Aix-Marseille.

Ce choix de vie m’a amené à reconsidérer mes convictions, et à réinterroger mes pratiques.

J’ai voulu cette tribune/journal pour partager quelques considérations. Une expérience parmi la multitude. Ce qui la différencie par rapport à d’autres témoignages ? Elle a une incidence directe sur l’exercice de ma profession, sur ce que je tenais pour acquis en matière de modèle urbain.

J’ai donc décidé de vivre cette tranche de mon existence comme une immersion dans les territoires péri-urbains (tant décriés par ceux qui n’y ont jamais vécu). Et de réinterroger avec beaucoup d’humilité des convictions que je croyais avoir chevillées au corps. D’assumer aussi, de prendre un profond plaisir à « habiter cette vie », tout en cherchant et en testant au quotidien à la rendre compatible avec l’urgence écologique.

Enfin, cette tribune est un appel et une invitation : un appel aux volontés éclairées, à ceux qui ne veulent pas s’arrêter aux lieux communs. Une invitation à venir partager un bout de cette vie péri-urbaine, à se réunir pour penser « in situ » les nouvelles pratiques, les nouvelles formes d’habitat semi collectif... et tout ce que le génie humain saura réinventer.